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Badke(remix), une prise de tête géopolitique | partie II

Ceux qui pensaient que le pire était passé après la première se trompaient lourdement.
Au départ, deux représentations étaient prévues au KVS, les 11 et 12 juin. Au printemps 2025 une représentation supplémentaire fut ajoutée pour le 13 juin. Jassi devait alors remplacer Marah, attendue au festival Shubbak à Londres. Mais c’est précisément pour ce genre de situation qu’on a un understudy, une doublure capable de reprendre le rôle d’un autre.

Au moment où les danseurs quittent la scène le 13 juin, après une troisième ovation debout consécutive, et qu’ils allument leurs téléphones dans les loges, ils découvrent que des roquettes volent entre Téhéran et Tel-Aviv. Les bombes tombent également dans le nord d'Israël où les danseurs ont de la famille. Dès le lendemain matin, leurs vols de retour sont déjà réservés. Mais l'espace aérien au-dessus d'Israël et de la Jordanie est complètement fermé ; environ la moitié des danseurs ne peuvent pas rentrer. Nous demandons à leurs familles d’accueil de prolonger leur séjour, modifions leurs itinéraires ; ils font appel à des amis. Certains partent vers le sud, à Paris et Marseille, d’autres vers l’est, à Londres. Finalement, les danseurs se retrouvent à Marseille, où Amir danse son solo au Festival de Marseille, et où Hamza s’est récemment installé. Les photos que nous recevons montrent de jeunes gens rayonnants, plus proches de vacanciers sur la plage que de réfugiés bloqués. Disons qu’ils en tirent le meilleur parti - ce pour quoi les Palestiniens sont justement réputés. Le 24 juin, un cessez-le-feu est déclaré et le trafic aérien civil reprend. Début juillet, tout le monde est rentré.

Nous n’avons souvent aucune idée de l’impact de la situation géopolitique sur la vie des danseurs de Badke (remix). Samir, par exemple - timide et réservé - a décidé, en vue de la tournée, de ne pas retourner en Cisjordanie. Pourtant, il y dirige une ferme et, avec Ata, un restaurant très populaire à Ramallah. Mais il craint de se voir imposer une interdiction de sortie par les autorités israéliennes, tout comme Ata, et de ne plus pouvoir quitter la Cisjordanie. Il a donc choisi de s’installer chez de la famille à Chicago, profitant de son passeport américain.

La première partie de la tournée, en septembre, se déroule étonnamment bien : salles pleines, publics debout, et surtout un calme diplomatique. Entre-temps, Maria et Amir répètent une nouvelle version pour le Dream City Festival à Tunis. Nous prévoyons d’y envoyer neuf danseurs. Samir et Mohammed sont en tournée aux États-Unis avec El Funoun; deux danseurs masculins manquent donc à l’appel, et Amir reprend lui-même un rôle pour compenser. Ayant longuement tourné la version initiale de Badke et largement chorégraphié le remix, cela ne devrait pas poser de gros problèmes. Il fait appel à Maria, le membre manquant de Stereo 48, qui vient de donner naissance à une petite fille. Le principal obstacle pour la Tunisie, nous le connaissons : les détenteurs de passeports israéliens ne peuvent pas entrer. Mais nous savons qu’il existe des passeports palestiniens temporaires. Certains affirment qu’ils ne sont plus délivrés — l’Autorité palestinienne a d’autres priorités. D’autres disent qu’il est encore possible d’en obtenir un par certains intermédiaires. Nous optons pour cette dernière solution.
Pendant que le président Abbas s’adresse aux Nations Unies par Zoom et que la communauté internationale approuve - sans consultation palestinienne - un plan de « paix » en vingt points, les passeports palestiniens temporaires de nos danseurs attendent sa signature sur son bureau. Une fois signés, ils doivent être récupérés en personne au ministère de l’Intérieur à Ramallah. Cet obstacle est contourné grâce à une déclaration à l’ambassade de Palestine à Bruxelles donnant à Maria le droit de les retirer au nom des danseurs. Les passeports doivent encore parvenir à ceux restés à Bruxelles. DHL prend trop de temps. Un ami d’Amir les transporte à Dublin, Amir les apporte ensuite à Bruxelles. Avec l’équipe de production de laGeste, tout le monde part pour Tunis.

L’entrée en Tunisie est un jeu d’enfant pour les détenteurs de passeports belges, un peu plus compliquée pour le détenteur d’un passeport palestinien, et un échec total pour ceux qui voyagent avec un passeport temporaire depuis Bruxelles. Le « T » (pour Temporaire) devant le numéro du passeport suscite la méfiance de la police des frontières tunisienne. Où sont vos cartes d’identité palestiniennes ? Ils n’en ont pas. Alors qui êtes-vous ? Des détenteurs de passeports israéliens ?!
Pourtant, Abbas et l’Autorité palestinienne ont eux-mêmes reconnu ces personnes comme Palestiniennes. Pendant ce temps, Dream City négocie au plus haut niveau. Tout le monde est mobilisé : l’ambassade de Palestine à Tunis, l’ambassadeur de France — où est le président ? Une lettre signée du ministère de la Culture existe, mais cela ne suffit pas. Il faut une autorisation du ministère de l’Intérieur. Après vingt-deux heures en transit, la réponse tombe : refus, et la procédure de déportation est irrévocablement engagée. Les danseurs repartent vers Bruxelles. Entre-temps, Maria est arrivée avec sa famille. Ils sont renvoyés sans ménagement à Amman. Leurs papiers sont confisqués et remis au pilote, de sorte que Maria, sa petite fille et son mari ne peuvent même pas quitter l’aéroport lors de leur escale à Istanbul.
Ces événements sont déchirants et traumatisants. La police des frontières tunisienne n’a pas fait preuve de douceur : des heures de transit sans eau, sans nourriture, sans toilettes propres, … Mais le plus lourd à porter, c’est la tragique ironie de la position tunisienne. Tout cela est fait par solidarité avec les Palestiniens. C’est pourquoi la Tunisie s’est toujours opposée aux accords d’Abraham - ces collaborations avec Israël que d’autres pays arabes (comme le Maroc, les Émirats arabes unis ou l’Arabie saoudite) ont volontiers conclues. Depuis cette posture pro-palestinienne, elle accuse les Palestiniens d’Israël de normalisation et de collaboration. Pourtant, ces Palestiniens vivent comme des citoyens de seconde classe en Israël, luttant pour préserver leur langue et leur culture.

Nous n’avons pas la moindre idée de ce que cela signifie de vivre parmi ceux qui veulent détruire vos compatriotes palestiniens et effacer votre histoire. Ce que cela signifie, pour ces Palestiniens, de grandir en hébreu. Marah en a fait une pièce : Language: no broblem. Je me souviens de ses mots pendant les répétitions de Badke(remix) : « C’est la première fois que je peux travailler en arabe. » Tunis fut la première visite de Marah dans un pays arabe - rendue possible seulement parce qu’elle avait reçu son passeport belge trois jours avant le départ.

Et les représentations à Tunis, me demanderez-vous ? Il y eut beaucoup de premières : la première avec Amir, la première fois que Jassi et Marah partageaient la scène (alors qu’elles alternent d’habitude), la première représentation en plein air, et la première fois à six.

Pour couronner le tout, il a plu - jusqu’à une heure et demie avant le spectacle prévu à 16 h. À 16 h 10, le dernier ruban adhésif était posé sur le sol de danse ; à peine un essai sonore avait eu lieu. Mais les six restants ont libéré leurs démons. Ils ont réussi à expulser leur colère et leur tristesse, leur frustration et leur détresse, sans les reproduire ni les transmettre au public. Ils ont dansé chacun pour deux, tant la scène de Bab Souika paraissait pleine. Dix minutes après la fin, il s’est remis à pleuvoir. Dieu existerait-il donc ?


Hildegard De Vuyst, coordination artistique laGeste (octobre 2025)


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publié le: 06.11.25